Jean-Marie achève son intervention avec un rictus satisfait, la tête dépassant de plusieurs centimètres du cadre. Je pourrais encore tenter de le recentrer, mais il est trop tard. Il paraît convaincu d’avoir accompli un grand moment de télévision. L’univers a parfois une manière assez perverse de rappeler que certains efforts sont inutiles.

À quoi bon sauver un scorpion du feu s’il vous pique aussitôt ?

— Alors ? T’as vu comme j’ai assuré ?

Il arrache son oreillette avec un soupir théâtral.

— Ça n’a pas été facile. J’entendais rien et je voyais que dalle avec ces lunettes de soleil. Je sais pas quel idiot a eu l’idée de me les donner… Enfin, les directs, c’est mon dada. J’ai improvisé comme un pro.

Il me tend son micro et une boule de papier froissée.

— Tu jetteras ça à la poubelle, hein ? Pas le micro… le papier !

Je prends le tout sans répondre.

— Martine m’avait prévenu que c’était ton premier direct. Elle m’a demandé d’être indulgent. Et je l’ai vu, hein. T’étais nerveux. La caméra bougeait dans tous les sens. Heureusement que, de mon côté, j’ai gardé le contrôle. Comme d’habitude.

Son rire s’éteint dans un silence embarrassé. Puis il hausse les épaules.

— J’ai faim. Allez, salut, ciao, bye !

Il tourne les talons et traverse la terrasse d’une démarche rapide, désordonnée. L’oreillette pend encore dans son dos, ballottée au bout de son fil. Il ne se retourne pas. Pour lui, le direct est terminé. La scène n’existe déjà plus.

Je reste seul, les bras chargés de matériel, à regarder le vide qu’il laisse derrière lui. Puis je déplie la feuille. Une dépêche de l’AFP. Je la parcours lentement.

Mot pour mot, elle reproduit ce que Jean-Marie vient de réciter à l’antenne. Pas une improvisation. Pas une analyse. Je froisse le papier entre mes doigts.